« Marie Madeleine à la Sainte-Baume »
Extraits des Cahiers de la Ste-Baume N°4-5
Histoire de la tradition, des origines jusqu'en 1279

La Sainte-Baume aux temps des Déesses-Mères

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A la Sainte-Baume, la forêt a été sans conteste, dans le passé, un des éléments les plus déterminants pour le caractère sacré de ce lieu. Forêt tout à fait originale en Provence en raison du micro-climat engendré par la haute falaise qui la domine et la protège du haut de ses cent cinquante mètres d'à-pic. Les jours et les heures d'ensoleillement y sont limités; le taux d'humidité y est important à cause des brouillards et de l'enneigement. Tout cela favorise l'existence et le grandiose développement des chênes pubescents, des hêtres et des ifs géants. On dit qu'il s'agit d'une « Forêt relique » en ce sens où l'on serait en présence d'une forêt remontant à la fin de l'ère tertiaire.

Les anciens, qu'ils soient grecs, ligures, celtes ou romains, y voyaient un lieu habité par les déesses de la fécondité dont les noms ont varié suivant les époques et les cultures dominantes : Cybèle, Artémis, Isis, Grande Déesse, Notre-Dame des Eaux ou Notre-Dame des Contours...

Par ailleurs, nous pouvons relever un certain nombre de vestiges de ces religions païennes à la Sainte-Baume :

  1. « La Grotte aux monnaies », sise à l'est de la Grotte de Marie Madeleine, dans laquelle, autour des années soixante, on a retrouvé plus d'un millier de pièces de monnaies s'étalant du premier siècle avant J.C. jusqu'en 1930...
  2. Un autel païen et un ex-voto aux « Mères Nourricières » conservés à l'église du Plan d'Aups...
  3. On a retrouvé également des pièces de monnaie grecque et romaine sur le rocher, à l'entrée du Plan d'Aups, dénommé la Tour de Cauvin. Une escouade de soldats romains devait y monter la garde.

A supposer qu'effectivement Marie Madeleine, remontant la vallée de l'Huveaune soit venue à la Sainte-Baume, elle n'a aucunement trouvé un lieu « désert », propice à l'érémitisme, mais un lieu habité.

Selon la tradition, Marie Madeleine avait prêché l'évangile de Jésus mort et ressuscité sur le parvis du temple d'Artémis, situé alors près de la Major actuelle et dont certains éléments de colonnes auraient servi à l'édification d'un grandiose baptistère paléo-chrétien. A la Sainte-Baume, Marie Madeleine se serait également mêlée aux pèlerins de la grande déesse pour y prêcher Jésus seul et véritable sauveur.

L'évangélisation primitive de la Provence

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Bien que les églises provençales n'aient pas eu de grands noms avant le Ve siècle (Honorat, Cassien, Eutrope, Eucher, Fauste, Vincent, Hilaire, Léonce et Césaire...), il n'en reste pas moins sûr, pour un grand nombre d'historiens sérieux, que la « Provincia Romana » (PROVENCE) a été évangélisée dès la seconde moitié du premier siècle. Par qui ? Sans doute par des marins ou des esclaves en étroite relation avec Rome ou même la Grèce. Nous connaissons saint Irénée et le martyre de Pothin et de Blandine à Lyon en 177. Il paraît plus concevable que l'évangélisation de cette ville ait été faite par des disciples venus de Provence par la vallée du Rhône.

On a retrouvé à Marseille deux épitaphes, l'une près de Saint-Victor et l'autre dans la vallée de l'Huveaune. La première est à l'adresse de deux martyrs "Volusianus" et "Fortunatus" qui auraient subi le supplice du feu; la seconde est à l'adresse d'un "Vétinius Eunœtus" et elle porte, elle aussi, une ancre flanquée d'un poisson symbolique. L'une et l'autre, d'après les caractères épigraphiques, peuvent être datées du Ier siècle ou du début du IIe.

Enfin, à la Gayole, près de Brignoles, on connaît le sarcophage chrétien de facture grecque et que l'on date de l'année 150.

Ainsi, très tôt, à partir d'Arles, le christianisme remonta la vallée du Rhône par les vallées du Comtat; de Marseille, il se répandit dans la vallée de l'Huveaune et le long de la côte à Toulon, Fréjus et Nice. De Nice, il rayonna dans la vallée du Var et vers les régions alpestres.

L'histoire officielle de l'époque n'a pas retenu les noms de ces premiers évangélisateurs. Seule, la tradition orale de Provence nous les a transmis: ce sont Marie Madeleine, Marthe, Lazare, Marie Jacobé, Salomé, Maximin, Sidoine, Trophime... Pourquoi refuserait-on l'information que donne une tradition puissante, « convenable », et répandue très tôt ? ...

La situation des chrétiens allait être complètement retournée avec l'Edit de Milan (313) sous l'empereur Constantin: de banni, le christianisme devient une religion d'Etat. Vers les années 390, l'empereur Théodose interdit toute religion païenne sous peine de mort. Que devient alors la Sainte-Baume, lieu par excellence de cette religion païenne ?

Jean Cassien et la Sainte-Baume au Ve siècle

Jean Cassien à Marseille

Avec certitude, c'est au Ve siècle que le massif de la Sainte-Baume va être habité et fréquenté par des chrétiens.

En 414, à la demande de l'évêque Proculus, Jean Cassien débarque à Marseille. Qui était-il ? D'origine roumaine ou provençale ? Cet homme, avec son compagnon Germain, avait fréquenté les moines du désert d'Egypte et avait été séduit par leur idéal de perfection monastique. Il vécut plusieurs années auprès d'eux, puis fit le pèlerinage en Terre Sainte à Jérusalem et à Bethléem où il se fit moine. Il rencontra peut-être Saint Jérôme.

On le retrouve à Constantinople, près de saint Jean-Chrysostome qui l'ordonne diacre et lui confie une mission auprès du Pape à Rome. Arrivé à Marseille, il va s'employer à divulguer l'idéal monastique des Pères du Désert. Sa première fondation sera à Saint-Victor de Marseille qui rayonnera bientôt sur une multitude (on parle de 5000 religieux et religieuses) d'anachorètes et de cénobites, établis un peu partout dans la région marseillaise, et, en particulier, dans la vallée de l'Huveaune et le massif de la Sainte-Baume. C'est de Marseille qu'il écrira et adressera ses célèbres conférences aux différents évêques de la région, originaires pour la plupart de Lérins, autre foyer monastique né de saint Honorat.

Jean Cassien et Marie Madeleine à la Sainte-Baume

Au moment de l'implantation des moines de Jean Cassien, c'est sans doute plus à Saint-Maximin qu'à la Sainte-Baume qu'était conservé le souvenir de Marie Madeleine, principale évangélisatrice de la Provence. On gardait et l'on vénérait son corps à Saint-Maximin qui se trouve être un « carrefour » d'évangélisation entre Marseille, Aix, Fréjus, Toulon et l'arrière-pays montagneux.

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Jean Cassien aura donc trouvé, principalement à Saint-Maximin, la mémoire de Marie Madeleine et, trop content de la donner pour patronne et modèle à ses moines, il l'aura transportée à la Sainte Baume pour en faire l'ermite et la contemplative que l'on sait.

Mais la Marie Madeleine, ermite de la Sainte-Baume, si célèbre pendant le haut Moyen Age, a en fait beaucoup plus les traits d'une autre femme: Marie l'Egyptienne. Celle-ci, ancienne prostituée d'Alexandrie au IVe siècle, convertie au christianisme, était allée effectivement vivre la fin de ses jours dans le désert de Judée. Jean Cassien venait d'Egypte et de Judée. Il connaissait l'histoire de cette femme.

A la Sainte Baume, on lui parle de Marie Madeleine. Il va alors lui donner les traits de Marie l'Egyptienne et être à l'origine de la légende de Marie Madeleine ermite.

Les deux traditions de Marie Madeleine en Provence :
vie apostolique ou vie érémitique ?

La légende de Marie Madeleine ermite à la Sainte-Baume

Grâce à la lettre de saint Didier à l'abbesse Aspasie, on peut savoir qu'au VIIe siècle, déjà, circulaient dans la chrétienté occidentale des récits concernant une vie érémitique et pénitente de Marie Madeleine à la Sainte-Baume.

Dans son livre "Sainte Marie Madeleine, quelle est donc cette femme ?", le Père Damien Voreux nous donne. l'un de ces textes anonymes, très typique :

La caverne où cette très heureuse amante de Jésus Christ demeurait était située dans le flanc d'une montagne très escarpée, préparée par la divine Providence, et où il n'y avait pas alors la moindre goutte d'eau ni le plus petit brin d'herbe, comme si notre Rédempteur eût voulu montrer manifestement qu'il avait résolu de rassasier sa glorieuse amante non d'aliments terrestres, mais seulement de ceux du ciel.
Demeurant donc sans cesse dans cette crypte, elle était chaque jour élevée dans les airs aux sept heures de la prière canonique par les mains des anges, et entendait corporellement les concerts des choeurs célestes qui publient dans la suavité de leurs chants les louanges de leur créateur; et après qu'elle avait été rassasiée de ces très suaves aliments, elle était de nouveau reportée à ce même lieu par la main des anges, persévérant elle-même dévotement dans la louange divine, et n'ayant aucun besoin d'aliments corporels...

A l'heure fixée pour sa mort, elle reçut de la main du saint évêque Maximin, le corps et le sang de son Sauveur, avec une extrême abondance de larmes, elle demanda à tous les assistants de prier avec une attention redoublée. Ensuite, se couchant au pied de l'autel, elle rendit sa très sainte âme au milieu des prières et des larmes de tous ceux qui l'entouraient.

Après sa mort, elle dégagea une odeur d'une telle suavité que celle-ci fut sentie pendant près de sept jours par tous ceux qui entraient dans l'oratoire.

(Manuscrit 5368 de la bibliothèque Royale à Paris)

Le Père Voreux date ce texte du VIIe siècle et suggère de l'identifier au texte auquel saint Didier fait allusion dans sa lettre à Aspasie. Cette merveilleuse légende du séjour solitaire de Marie Madeleine à la Sainte-Baume charmera la piété populaire pendant tout le Moyen Age et encore longtemps après.

La vie « primitive » et « apostolique » de Marie Madeleine en Provence

Nous avons rapporté le jugement du pseudo Raban-Maur au IXe siècle, sur cette vie érémitique : « Ce ne sont que des fables et des ajouts apocryphes qui dénaturent la véritable tradition de Provence. »
Ce n'est donc pas dans ces récits apocryphes que le pseudo Raban-Maur va puiser pour composer sa vie de Marie Madeleine, longue de cinquante chapitres.
Il ne fait pas allusion à la grotte de la Sainte-Baume, ni à la vie érémitique de Marie Madeleine.
Où a-t-il alors trouvé ses sources ?
Il va nous les indiquer lui-même dans sa préface :

Pour mieux faire saisir toute l'excellence de ce témoignage, j'ai cru utile de réunir d'abord dans une narration suivie les divers récits des évangélistes sur ces personnages, et d'exposer ensuite avec fidélité les événements arrivés, après l'Ascension, à ces amies du Sauveur, selon ce que nos pères nous en ont appris par la tradition, et nous en ont laissé dans leurs écrits.

L'abbé Faillon pense avoir retrouvé cette vie « primitive » à laquelle se réfère Raban, dans trois manuscrits qu'il date du Xe siècle à cause de leurs enluminures. Deux manuscrits sont conservés à la bibliothèque Nationale: in folio Notre Dame n° 101 et in folio Saint Martin des champs, n° 107. Le troisième serait à la bibliothèque Sainte Geneviève.
Cette vie serait d'un auteur anonyme du Ve ou VIe siècle. Comme l'écrit le Père Damien Voreux, « cette vie a une précision et une concision de martyrologe. On y retrouve presque un ton de témoin oculaire. On croirait lire un feuillet détaché des Actes des Apôtres ».

Après la gloire de la résurrection du Seigneur, le triomphe de son ascension et la mission de l'Esprit Paraclet qui remplit les coeurs des disciples encore tremblants par la crainte des maux temporels et leur donna la science de toutes les langues, ceux qui croyaient étaient tous avec les saintes femmes et avec Marie, mère de Jésus, comme le raconte Luc l'Evangéliste.

La parole de Dieu se répandait, et le nombre des fidèles croissait tous les jours, en sorte que, par la prédication des Apôtres, plusieurs milliers de personnes obéissaient à la parole de la foi et se dépouillaient de leurs biens; car personne parmi eux n'avait rien en propre, mais tous leurs biens étaient communs, ayant entre eux un même coeur et une même âme.

Les prêtres des Juifs, avec les pharisiens et les scribes, enflammés donc du feu de la jalousie, excitèrent la persécution dans l'Eglise, mirent à mort Etienne, le premier martyr, et chassèrent loin de la Judée presque tous les autres témoins de Jésus-Christ.
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Deux témoins provençaux : « Le Parchemin de 710 »
et le « Journalier de la grotte » au IXesiècle

Le Parchemin de 710

En 1279, lors de la redécouverte des reliques de Madeleine, dans son sarcophage de marbre, on trouva dans la poussière du tombeau un morceau de vieux liège contenant un petit parchemin avec une inscription latine. Bernard Gui, nous dit à ce sujet : « Le parchemin très ancien, je l'ai lu moi-même qui écris ce récit et je l'ai vu dans la sacristie où on le conserve comme témoignage de vérité. »
Voici la traduction de ce texte :

L'an de la Nativité du Seigneur 710, le sixième jour de décembre (ou 715, premier jour de décembre, selon que l'on établit la ponctuation) dans la nuit et très secrètement, sous le règne du très pieux Eudes, roi des Francs, au temps des ravages de la perfide nation des sarrasins, ce corps de la très chère et vénérable sainte Marie Madeleine a été, par crainte de ladite perfide nation, transféré de son tombeau d'albâtre dans ce tombeau de marbre, après avoir enlevé le corps de Sidoine, parce qu'il y était mieux caché.

En plus, de ce parchemin, fut trouvé également un autre texte dans un globe enrobé de cire. Il s'agissait d'une courte inscription ainsi libellée :
« Hic requiescit corpus Mariae Magdalenae » (Ici repose le corps de Marie Madeleine).

Le « Journalier de la Grotte » au IXesiècle

 »Les temps qui suivirent immédiatement les ravages des sarrasins nous fournissent bien peu de monuments relatifs à l'histoire de la Provence. Néanmoins nous voyons que le pèlerinage de la Sainte-Baume était fréquenté, alors comme auparavant, par les grands et par le peuple.
 »Avant les désastres de 1793, on conservait dans le couvent de la Sainte Baume un registre, appelé « le Journalier », où étaient inscrits les noms des personnes de distinction qui avaient visité cette grotte célèbre; et on y lisait ceux des papes Etienne IV et Jean VIII.
 »Le premier vint en effet en France en 816 et sacra l'Empereur Louis le Débonnaire, et le second passa en Provence durant les guerres d'Italie, et arriva à Arles le 11 mai de l'année 878, où Boson lui fit une réception magnifique. Nous verrons plusieurs autres souverains pontifes entreprendre aussi le pèlerinage de la Sainte-Baume, ainsi qu'un grand nombre de princes et de souverains. Au Xe siècle, nous avons l'exemple de Guillaume Géraud, fils de Hugues, roi d'Italie et Marquis de Provence. Géraud, qui commandait l'armée, se rendant à Arles vers l'an 935, pendant que son père était à Marseille, visita par dévotion la caverne de sainte Madeleine, et y rendit à Dieu ses actions de grâces, pour la protection qu'il en avait reçue.
(Faillon Op. cité 1, 863-864 ).

Pour obtenir cette étude complète, voir le Cahier N°4-5 de nos Publications

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