Marie Magdeleine et Simon le Pharisien
(Évangile de Luc VII, 36-50)

Force est de reconnaître que, depuis quelques années, notre chère Marie Magdeleine revient en force sur le devant de la scène : littérature à grand tirage, articles, sessions, colloques et même productions cinématographiques.

Les auteurs ou les réalisateurs jouent des coudes pour exprimer et développer sur l'amie de Jésus des thèses souvent les plus saugrenues et scandaleuses en vue de séduire et d'acquérir un très large public. Il est alors grand temps de revenir, non pas forcément à plus de modération, mais au moins aux (seuls) renseignements et enseignements donnés par les quatre évangiles. Des six épisodes rapportés par ceux-ci concernant Marie Magdeleine c'est bien le premier qui a été le plus mal lu et interprété. Je veux parler évidemment de cet épisode rapporté par l'Évangile de Luc au chapitre VII et qui nous raconte l'incursion de Marie Madeleine au cours d'un repas chez un pharisien nommé Simon et où elle retrouve Jésus pour lui témoigner sa reconnaissance et son amour.

Étudions dans le détail cet épisode qui nous est rapporté par le seul Luc. Nous y trouvons trois personnages principaux : un pharisien nommé Simon, Jésus, et Marie Madeleine.

1 - Commençons donc par ce pharisien nommé Simon. Il a invité Jésus à dîner dans sa maison. Pour quelle raison ? sans doute pour mieux le connaître et l'interroger sur son enseignement dont on parle beaucoup « dans la ville » et qui suscite bien de l'étonnement, voire même du scandale. C'est donc à une sorte de dîner-débat que Simon a convié Jésus. Pour l'occasion, le notable pharisien a invité un certain nombre de ses amis et de ses pairs pour que, eux aussi, puissent entendre et juger l'enseignement quelque peu surprenant de Jésus...

Manifestement, Simon n'a pas invité Jésus à dîner par amitié et sympathie. Au contraire, de nombreux indices du récit de Luc nous dévoilent sa méfiance, son mépris, voire son hostilité. En effet, comme le lui fait remarquer Jésus lui-même, le pharisien n'a pas eu à son égard les gestes qu'il était en droit d'attendre de son hôte : « Lui verser de l'eau sur les pieds »,  « lui donner le baiser de bienvenue » et « lui répandre de 1'huile parfumée sur la tête ». Pourquoi Simon avait-il alors invité Jésus ? Sans doute pour mieux connaître cet homme étonnant jusqu'alors inconnu et dont on disait déjà dans toute la Galilée qu'il était un prophète et un grand Maître, égal aux meilleurs des rabbins d'Israël. Le pharisien Simon connaissait déjà tout ce que ses congénères rapportaient à son sujet : « il ne respecte pas le Sabbat », « il ne pratique pas les différents rites obligatoires d'ablution et de purification », «  il fréquente et mange avec des païens ». Certains disaient même qu'il était « ivrogne et glouton » !

Simon n'avait donc invité Jésus que pour se faire sa propre opinion sur lui et vérifier tout le mal que l'on disait à son sujet. L'arrivée inopinée au début du repas de Marie Madeleine, désignée anonymement par Luc par les termes « une femme pécheresse dans la ville », va précipiter le conflit inévitable entre Jésus et Simon. En effet, ce dernier a déjà rencontré cette femme qu'il connaît par ailleurs. Sa réputation est très mauvaise « dans la ville »  et tous les congénères du pharisien l'ont classée comme pécheresse, au même rang que les publicains, les païens et tous les impurs. Cette femme en qui la longue tradition de l'Église a toujours reconnu Marie Madeleine habite sans doute la même ville que Simon, à savoir « Magdala », à quelques kilomètres seulement de la capitale « impie » nommée « Tibériade  » et où réside le roi Hérode Antipas et toute sa cour. Marie Madeleine résidait habituellement dans une belle propriété au bord du lac de Génésareth. Elle fréquentait régulièrement la cour d'Hérode Antipas où elle retrouvait des hommes et des femmes au goût raffiné qu'elle trouvait plaisir à fréquenter. Tout cela faisait horreur à Simon et à tous ses amis pharisiens. Il n'en fallait pas plus pour classer irrémédiablement Marie Madeleine, quoique juive par sa mère, dans le camp des pécheurs. Elle était devenue une « excommuniée » dont on ne s'approchait pas par crainte d'impureté.

Ainsi, « Pécheresse dans la ville » ne signifie absolument pas « prostituée » qui était alors désignée par le terme grec très précis de « pomé ». Non, le terme « dans la ville  » ne peut désigner que la ville de Magdala où habitait également le pharisien ou encore la ville de Tibériade que fréquentait assidûment Marie.

La Madeleine, en venant trouver Jésus dans un dîner chez Simon, cumule toutes les fautes : en tant que femme, sa place n'est pas dans un dîner d'hommes ; jugée « pécheresse », tout juif pur doit éviter d'être en relation avec elle, encore moins de se laisser « toucher » par elle ! Si Jésus est vraiment un « rabbi » ou un prophète comme on le dit en Galilée, il devrait s'abstenir d'avoir quelque contact avec cette femme. Non ! en accueillant l'hommage de Marie Madeleine, Jésus manifeste alors clairement qu'il ne peut pas être le « Prophète » ou le « Rabbi » que l'on dit. Mais le scandale provoqué par le « rabbi Jésus » arrivera à son comble lorsqu'il déclarera devant toute l'assistance des amis de Simon que « les nombreux péchés de cette femme lui sont remis ». Une telle déclaration ne pouvait que déclencher un grand tumulte parmi les convives, car pour tout bon juif, seul Dieu peut remettre les péchés !

2 - Examinons maintenant le deuxième personnage de cet épisode à savoir Jésus lui-même, que nous pourrions désigner par « Rabbi Jésus » car c'est certainement bien à ce titre là qu'il avait été invité chez « Rabbi Simon ». L'épisode que nous examinons a dû se situer dans les débuts de son ministère en Galilée. Sa réputation était devenue grande dans toutes les villes du pourtour du lac de Galilée. Et pourtant ses origines étaient très modestes. On dit qu'il était le fils d'un charpentier nommé Joseph qui avait installé son atelier dans une humble bourgade de la haute Galilée nommée « Nazareth ». Jésus parle avec sagesse et autorité, bien qu'on ne l'ait jamais vu à Jérusalem comme disciple d'un des grands maîtres de l'époque en Israël. Dans la petite ville de Nazareth on pouvait l'entendre très souvent enseigner dans la synagogue où il se rendait alors chaque sabbat pour l'Office. Mais ses compatriotes ne manquaient pas d'être étonnés : « D'où lui venaient, disaient-ils, cette sagesse et ces miracles ? N'est ce pas là le fils du charpentier ? » (Mth 13,54-55).

Les scribes et les pharisiens étaient choqués au sujet de Jésus. Ils disaient : « Comment connaît-il ses lettres sans avoir étudié » ? Pour eux, Jésus ne pouvait être qu'un escroc...

Cependant on sait que Jésus n'eut pas que des ennemis parmi les pharisiens et les notables du Sanhédrin. Deux très sympathiques personnalités nous sont révélées par les évangiles. Il s'agit de Nicodème « Maître en Israël » (Jo 3, 10) et de Joseph d'Arimathie, « membre du Conseil et disciple de Jésus » (Jo 19,38). Il faudrait également citer « le chef de synagogue Jaïre » qui vint supplier Jésus de guérir sa petite fille (Mc 5,23).

On connaît pourtant les invectives nombreuses et très sévères de Jésus contre les scribes et les pharisiens. Nous ne citerons que quelques-unes d'entre elles : « Ils sont des guides aveugles, hypocrites qui acquittent la dime de la menthe, du fenouil et du cumin après avoir négligé les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonne foi... Ils arrêtent au filtre le moustique et engloutissent le chameau... »(Mth 23,13-31).

Contrairement à ce que pourraient penser de très nombreux chrétiens aujourd'hui, Jésus n'est pas venu « abolir » la Loi de Moïse, mais bien plutôt « l'accomplir » et même la parfaire.

Rabbin, Jésus l'était certainement. Etait-il pour autant « pharisien » ? Certainement pas. Comme l'origine du nom l'indique, les pharisiens se définissaient comme « séparés » d'une société judéohellénique. Au nom de la Torah et de l'élection divine il fallait sauver Israël par la pureté de ses moeurs et de la doctrine. Ils étaient, comme on le dirait aujourd'hui, « des intégristes » et « des fondamentalistes » scrupuleusement attachés à la Lettre de la Loi plutôt qu'à son Esprit.

Jésus ne pouvait pas être des leurs, lui qui, au contraire, invitait ses auditeurs à la conversion du coeur, à la miséricorde et à l'Amour. C'est en cela seulement qu'il accomplissait la volonté de son Père telle qu'elle est merveilleusement manifestée dans la parabole de l'Enfant Prodigue.

3 - Examinons donc maintenant l'attitude du troisième personnage de cet épisode de la vie de Jésus. Il s'agit d'une femme en laquelle on a toujours reconnu (même chez les partisans de « la distinction ») notre Marie Madeleine. Comme dans les autres épisodes évangéliques, elle ne parle pas mais se contente d'accomplir à l'égard de Jésus une « gestuelle » bien plus parlante que n'importe quel discours : elle inonde les pieds du Rabbouni de ses larmes, les essuie délicatement de ses cheveux dénoués, les couvre de baisers et les oint de parfum. Comment peut-on continuer à ne voir en ces gestes sublimes de Madeleine qu'un acte de conversion et de pénitence, comme si elle se trouvait devant un prêtre au confessionnal. Il s'agit de beaucoup plus et de toute autre chose : ses gestes délicats et merveilleux sont des gestes d'amour comme ses pleurs sont des larmes de joie et de reconnaissance. Juste après cet épisode, Luc nous révèle que la même Marie, surnommée la Magdaléenne, avait été libérée par Jésus de sept démons. Quand cet épisode de la libération et de la guérison de Magdeleine a-t-il eu lieu ? Aucun des quatre évangiles ne nous le rapporte. Nous pouvons penser alors, avec de bonnes raisons, que cette rencontre libératrice avec Jésus dut avoir lieu juste avant la soirée chez le pharisien Simon. Ce qui explique toute la reconnaissance, la tendresse et l'amour de la femme de Magdala aux pieds du Seigneur.

Comme Jésus, dans sa rencontre avec la Syro-Phénicienne, avait été ébranlé dans sa prise de conscience que « son Père ne l'avait pas envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël » (Mth 15,21-28), il se montra de même compatissant à la demande du centurion, pourtant païen, de venir dans sa maison pour guérir son serviteur très malade (Luc 7,1-10). A la première il déclara : « O femme, grande est ta foi. Qu'il t'arrive comme tu veux ». Bouleversé par la foi du second, il s'exclamera : « Je vous le dis, pas même en Israël je n'ai trouvé pareille foi ». Au dîner chez Simon le Pharisien, il s'agit de la même chose : Jésus est bouleversé par les gestes pleins d'amour divin et de reconnaissance accomplis par cette femme dont on disait qu'elle n'était qu'une pécheresse, voire une prostituée. Le rabbouni ne s'y trompe pas : il y voit, là où d'autres ne verraient qu'un geste de sensualité, l'oeuvre puissante de la grâce de son Père et il ne peut que s'y rallier ; ses péchés, ses nombreux péchés dont on l'accuse n'existent plus « puisqu'elle a beaucoup aimé ». Et je pense que l'on doit dire que les gestes de Marie Madeleine aux pieds de Jésus sont plus qu'un acte d'amour. C'est un acte d'adoration c'est à dire une reconnaissance de la messianité de Jésus et donc de sa divinité. Elle est manifestement la première à reconnaître ainsi la divinité de Jésus. Ce sera donc bien à elle, devenant prophète, d'accomplir l'onction royale et divine de Jésus au cours de ce repas qui eut lieu à Béthanie, six jours avant la Pâque (cf Jo 12,1-11). Ce qui fait dire alors à Jésus : « Partout où sera proclamé cet évangile dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu'elle a fait » (Mth 26, 13).

Gardant en mémoire et de façon indélébile le geste accompli par Madeleine chez Simon le Pharisien et à Béthanie, Jésus le reprendra lui-même à son compte au début de son dernier repas avec ses disciples. Lui, le Seigneur, accomplira alors, à son tour, sur les pieds de chacun de ses apôtres, le geste respectueux de Marie Madeleine montrant ainsi qu'il n'est « Seigneur » qu'en étant « Serviteur », nous invitant à agir de même à l'égard de nos frères.

Telle devrait être selon cette étude la lecture et l'interprétation merveilleuse de cet épisode de la vie de Jésus dans ce repas chez Simon le Pharisien. Tel devrait être le discours de l'Église mettant fin ainsi à toute une littérature échevelée sur Marie Madeleine.

Bonne fête de Pâques 2006
Fr. Philippe Devoucoux

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