Marie Madeleine sacre Jésus Roi et Messie d'Israël

I - Les circonstances :

Le peuple juif n'est pas un peuple comme les autres. Depuis Abraham, Isaac et Jacob, il est un « peuple élu », c'est-à-dire choisi et constitué par Dieu seul qui lui suscite des « prophètes » et des « juges » pour le guider dans la sainteté à travers les aléas de son Histoire. Mais vers l'an 1000 avant J-C, alors qu'ils étaient affrontés à des ennemis sans pitié (les Ammonites et les Philistins), les enfants d'Abraham, pourtant libérés par Moïse du joug des Egyptiens, allèrent trouver Samuel, le prophète de Dieu, pour qu'ils leur établisse un roi afin que celui-ci les régissent « comme les autres nations ». Ainsi, à contre coeur, Samuel, au nom de Dieu, les mit néanmoins en garde contre les inconvénients d'un pouvoir purement humain, qu'il soit royal ou républicain. Mais le peuple refusa d'écouter Samuel et dit : « Non ! Nous aurons un roi et nous serons nous aussi comme toutes les nations ». (I Sam 8, 19-20). Saül fut alors proclamé premier roi d'Israël mais, comme l'avait annoncé le prophète, l'expérience se révéla rapidement néfaste pour le peuple que Dieu s'était choisi depuis Abraham. Saül n'était pas « sain » ni « saint ». Il fallut trouver un autre roi ! Yahvé dit alors à Samuel : « Emplis d'huile ta corne et va ! Je t'envoie chez Jessé le Bethléemite, car je me suis choisi un roi parmi ses fils » (1 Sam. 16,1).

Une fois arrivé chez Jessé, celui-ci fit défiler ses fils devant le prophète afin qu'il choisisse et oigne celui que Yahvé-Dieu lui indiquerait comme futur roi d'Israël. Quand Samuel aperçut Elial, le fils aîné, il se dit « Sûrement, Yahvé a son oint devant lui ! ». Mais Yahvé dit à Samuel : « Ne considère pas son apparence ni la hauteur de sa taille car je l'ai écarté. Les vues de Dieu ne sont pas comme les vues de l'homme, car l'homme regarde à l'apparence mais Yahvé regarde au coeur ».

Jessé fit alors passer ses autres fils devant Samuel. Il y en avait sept présents autour de lui mais Yahvé n'avait choisi aucun de ceux-là. Alors le prophète demanda à Jessé : « En est-ce fini avec tes garçons ? ». Et celui-ci répondit : « Il reste encore le plus jeune, il est à garder le troupeau ». Samuel dit à Jessé : « Envoie-le chercher, car nous ne nous mettrons pas à table avant qu'il ne soit venu ici ». Jessé le fit donc venir : Il était roux, un garçon au beau regard et de belle tournure. Et Yahvé dit : « Va, donne-lui l'onction : c'est lui ! ». Samuel prit la corne d'huile et l'oignit au milieu de ses frères. L'Esprit de Yahvé s'empara de David à partir de ce jour-là. (I Sam. 16,1-14)

Quelques dix siècles après cette onction royale et divine sur le petit David qui devint le plus grand et le plus merveilleux roi d'Israël, un homme étrange, vêtu d'une peau de chameau se tenait, dans le désert, au bord du Jourdain. Il annonçait la venue prochaine du Royaume des Cieux et invitait tous ceux et celles qui passaient par là à se préparer par le repentir et à recevoir par un baptême d'eau la purification de leur âme et la rémission des péchés. Cet homme était alors considéré comme le nouveau prophète envoyé par Yahvé-Dieu auprès de son peuple. Il était le fils du prêtre Zacharie et d'une certaine Anne, son épouse, qui était demeurée stérile jusqu'à la venue de son fils qu 'on appela Jean.

Et il arriva, en ces jours-là, que Jésus vint de Nazareth de Galilée et passa alors au gué où Jean baptisait. Jésus avait 30 ans. En le voyant, Jean déclara alors devant tout le monde assemblé : « C'est Lui, l'Agneau de Dieu qui ôte le péché d'Israël. C'est Lui le Messie annoncé par tous les prophètes depuis le roi David. » Jésus, lui aussi, voulut être baptisé par Jean qui était d'ailleurs son cousin. Alors qu'il sortait de l'eau, le Baptiste vit comme une colombe descendre des cieux et reposer sur Jésus. Une voix, venue du ciel, déclara : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me suis complu. » (Mth 3, 13-17)

On connaît la suite par les quatre évangiles. Jésus désigné comme Messie d'Israël par son cousin Jean le prophète va entamer son ministère public après avoir fait une retraite de quarante jours dans le désert. Il s'associera avec quelques disciples à son cousin pour prêcher et baptiser au bord du Jourdain. (Jo 3,8). Mais sous la poussée des prêtres et des pharisiens le roi Hérode Antipas fera arrêter et jeter en prison le baptiste. Jésus n'ayant plus son prophète pour lui montrer son chemin rentre dans son pays, la Galilée, où accompagné d'une poignée de disciples et de quelques femmes, (Luc 8,1-3) il annonce dans les synagogues, les villes et les villages, la venue très prochaine du Royaume des Cieux accompagné de nombreux miracles. Il continue à rester en relation très étroite avec Jean Baptiste qui se morfond dans sa prison.

Un jour, à l'occasion d'un grand banquet en l'honneur de l'anniversaire du roi, sa concubine adultère lui réclame la tête de Jean Baptiste. Hérode se soumet et va faire trancher la tête du prophète au milieu du banquet. Jésus ne s'en remet pas : il n'avait plus de prophète pour lui montrer le chemin de Messie. Dès lors, il pressentait qu'il subirait bientôt le même sort que son cousin. Après avoir organisé des « agapes funéraires » dans le désert en l'honneur de Jean, il prononça le lendemain dans la synagogue de Capharnaüm un long discours qui fit scandale parmi tous les galiléens jusqu'alors ses amis. Beaucoup de ses disciples, à compter de ce jour, l'abandonnèrent, pensant qu'il avait complètement perdu la raison. Pensez donc ! Prévoyant sa mort sur la croix en don pour le salut du monde, Jésus disait : « Je suis le pain vivant, descendu du ciel. En vérité je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'Homme et ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai le dernier jour. » (Jo 6, 51-55)

Ayant prononcé ces paroles incompréhensibles et jugées scandaleuses par ses auditeurs galiléens, Jésus n'avait plus qu'à quitter cette riante Galilée où il s'était fait pourtant tant d'amis parmi toute la population, jeunes et vieux, pauvres et riches. Après Jérusalem et son Temple, après la Judée, c'était au tour de la Galilée de refermer ses portes sur le Fils de l'Homme. Il fallait fuir ou tout au moins remonter vers le Nord, vers Tyr et Sidon où là, peut-être, on lui ferait bon accueil. Ainsi se mit en route la petite troupe de Jésus comprenant encore les douze apôtres et ces quelques femmes qui les accompagnaient et les servaient depuis plus d'un an. Il y avait en particulier la Vierge Marie et Marie Madeleine que Jésus avait libérée de ses nombreux démons.

Sur cette route du Nord, on fit halte à Césarée de Philippe, capitale du tétrarque Philippe et ville merveilleuse et rafraîchissante au pied des montagnes de l'Hermon. C'est juste au-dessus de cette ville qu'il faut situer le curieux événement de la Transfiguration de Jésus devant ses trois apôtres préférés, Pierre, Jacques et Jean. Et comme lors du baptême de Jésus dans le Jourdain, une voix se fit entendre au milieu d'une nuée lumineuse et qui déclarait : « « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me suis complu, écoutez-le » (Mth 17,5).

Le grand Moïse et le prophète Elie étaient présents pour appuyer de leur autorité cette parole venue du ciel. Il ne fallait plus fuir vers le Nord mais au contraire descendre le Jourdain vers le Sud et monter à Jérusalem quoiqu'il arrive, « car il ne convient pas qu'un prophète périsse hors de Jérusalem. » (Luc 13,33). Et c'est à partir de ce moment-là que Jésus commença à dire à ceux et celles qui l'accompagnaient : « Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'Homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; et ils le condamneront à mort et le livreront aux païens pour être bafoué et flagellé et crucifié, et le troisième jour il se réveillera des morts. » (Mth 20,18-19)

Par trois fois Jésus fit à ceux et celles qui l'entouraient alors cette cruelle prédiction. Son sort à Jérusalem, il le savait, serait le même que celui de son cousin Jean Baptiste. Il semblerait alors que seuls la Vierge Marie, Marie Madeleine et Jean comprirent les paroles de Jésus et s'y soumirent le moment venu en entourant et réconfortant le Fils de l'Homme donnant sa vie sur la croix pour le salut du monde.

Ayant quitté Césarée de Philippe, Jésus et sa troupe rejoignirent le lac de Tibériade et Capharnaüm. Et comme nous l'indique l'évangéliste Marc, « ils faisaient route à travers la Galilée mais Jésus ne voulait pas qu'on le sut » (Marc 9,30). La grande fête juive des Tentes approchait. Ses frères (c'est-à-dire Joset, Simon et Jude), auxquels s'était joint évidemment Judas, lui dirent alors : « Passe d'ici en Judée, afin que tes disciples aussi voient les oeuvres que tu fais : on n'agit pas en secret quand on veut être connu. Puisque tu fais ces oeuvres-là, manifeste-toi au monde. » Mais Jésus leur dit alors : « Mon temps n'est pas encore venu, tandis que pour vous le temps est toujours bon... Vous, montez donc à la fête ; moi, je ne monte pas à cette fête, parce que mon temps n'est pas encore accompli » (Jo 7, 1-9). « Toutefois, quand ses frères furent montés à la fête, alors il monta lui aussi, mais en secret, sans se faire voir. » (Jo 7, 10). Bientôt tout le monde se retrouva dans le Temple de Jérusalem. Jésus fut reconnu et on fit cercle autour de lui pour l'interroger et écouter ses paroles. Toujours plein de compassion à l'égard de ses compatriotes, amis et ennemis, Jésus ne se déroba pas à leur attente. Il les enseigna pendant plusieurs jours sur le parvis du Temple, mais leur esprit et leur coeur restaient durs et fermes. Mais quand il leur eut dit qu'il venait d'auprès de Dieu le Père et que c'est lui qui l'avait envoyé, ses auditeurs se divisèrent à son sujet : certains disaient qu'il était le Christ, d'autres voulaient le faire arrêter par les gardes du Temple, pensant qu'il n'était qu'un « imposteur ». Les choses s'envenimèrent au plus haut point lorsque Jésus après leur avoir déclaré « avant qu'Abraham fut, Je Suis » (Jo 8,58), il alla jusqu'à dire : « Le Père et moi, nous sommes un. Le Père est en moi et moi dans le Père. » (Jo 10, 30 et 38). C'était pour les juifs qui l'écoutaient le pire des blasphèmes. Alors ils apportèrent des pierres pour le lapider. Mais « tandis qu'on voulait l'arrêter, Jésus s'échappa. » (Jo 10, 31 et 39).

Jésus s'en alla au-delà du Jourdain et trouva refuge en Pérée dans un village nommé « Béthanie » où Marthe qui y habitait le reçut chez elle. Selon ce que nous dit Jean, Jésus demeure un certain temps en Pérée avec ses apôtres. Beaucoup d'habitants de ce pays vinrent à lui et « crurent en lui ». (Jo 10,42). Un jour un messager venant de Jérusalem, apprit à Marthe et à Marie Madeleine que leur frère Lazare était très malade et même mourant. Les deux soeurs partirent sur le champ pour être auprès de leur frère dans la maison familiale de Béthanie près de Jérusalem. Elles promirent à Jésus de lui donner, dès que possible, des nouvelles sur l'état de santé de son grand ami Lazare. N'en ayant pas eues, Jésus partit à son tour après trois jours d'attente. On connaît la suite grâce au récit détaillé de l'événement que nous donne saint Jean qui avait suivi Jésus avec les autres apôtres, malgré les risques qu'ils encouraient de la part des chefs des juifs dans un tel voyage. Jésus, après avoir invoqué son Père, le créateur du ciel et de la terre, ressuscita son ami Lazare. Les grands prêtres et les pharisiens, inquiets et scandalisés devant une telle résurrection, réunirent alors le Sanhédrin pour décider la mort de Jésus et celle de son ami Lazare. (Jo 11, 45-53, 12,10). Mais le Fils de Dieu, jugeant que « son heure » n'était pas encore venue pour se livrer entre les mains de ses ennemis, alla se réfugier et se cacher dans le désert proche de la ville d'Ephraïm.


II - L'onction royale à Béthanie :

Enfin, la grande fête de Pâque approchant, Jésus décida de monter à Jérusalem pour, selon la volonté de son Père, se livrer entre les mains des pécheurs et devenir l'agneau pascal qui, comme l'avait annoncé Jean Baptiste, ôte le péché du monde.(Jo 1, 29)

On était « six jours avant la Pâque » à la veille du sabbat. Jésus arriva alors à Béthanie où l'attendaient sa mère, Marie Madeleine, le jeune apôtre Jean, Marthe et Lazare. On avait organisé pour le lendemain un grand repas en son honneur chez Simon le Lépreux et où les rejoindraient les autres apôtres. Ce serait alors peut-être le dernier repas du Seigneur avec les siens. Marie Madeleine ayant succédé à Jean Baptiste comme prophète, avait décidé en son for intérieur qu'était venue l'occasion unique de sacrer Jésus roi et messie d'Israël juste avant son entrée dans Jérusalem, la ville du roi David. D'avance elle sortit de son armoire le vase très précieux en albâtre contenant du nard pur et que l'on conservait dans sa famille.

Le samedi soir donc, « six jours avant la Pâque », tout le monde fut exact au rendez-vous dans la maison de Simon le Lépreux. Chacun prit place pour le repas. Lazare, à l'honneur, était à côté du Seigneur. Marthe, évidemment, s'occupait du service. Malgré un air de fête donné par les femmes dans la décoration de la salle et de la table, l'atmosphère était plutôt grave parmi les convives. Il n'y avait pas d'éclats de voix ni de rires, comme à l'accoutumée dans ces grands repas. Les visages étaient sérieux et certains même étaient tristes et inquiets. Bien sûr, on était heureux de se retrouver tous ensemble, d'accueillir Jésus et de célébrer la résurrection de Lazare. Mais il plane comme une incertitude et une attente. Chacun sent qu'il va se passer quelque chose. Chacun sait que Jésus a décidé d'entrer à Jérusalem pour la Pâque. Pas loin de là, dans la Ville Sainte, tout un dispositif a déjà été mis en place pour l'arrêter, le condamner et le tuer. Demain, Jésus partira pour se rendre à son destin. Que se passera-t-il alors ? Personne n'ose y penser et en parler. On fait confiance au Maître et on le suivra, même s'il faut mourir pour lui.

Pourtant, parmi les apôtres et les amis, chacun espère secrètement qu'il y aura un renversement de la situation et qu'ils verront dans Jésus se manifester la gloire de Dieu. Seules, Marie, la mère de Jésus, Marie la Madeleine et Jean, savent qu'il va mourir. Et elles savent qu'il en est ainsi selon la volonté du Père : il faut qu'il meure pour vaincre à jamais la mort et racheter le monde entier. Mais il ressuscitera le troisième jour, comme il l'a annoncé. Il ressuscitera, nouvel Adam, premier-né d'une création nouvelle et d'un monde nouveau. Ils le savent et ils le croient avec confiance et certitude. La résurrection de Lazare n'était-elle pas le signe de la prochaine résurrection glorieuse du Fils de l'Homme ?

Marthe, elle, est tout accaparée au service des tables. Chacun gardant ses propres pensées pour lui-méme, tout le monde mange dans le calme et sans trop d'appétit. On échange quelques phrases banales avec ses voisins, mais on surveille discrètement Jésus, s'attendant d'un moment à l'autre à ce qu'il prenne la parole pour annoncer à l'assistance quelque grande nouvelle le concernant. Mais Jésus fait comme si de rien n'était : il parle paisiblement avec Lazare et son hôte Simon le lépreux.

On attendait Jésus et c'est Marie Madeleine qui se manifeste. En effet, Marie vient d'entrer dans la salle, magnifique de beauté dans une robe toute neuve qu'elle a mise tout exprès. Elle ne porte pas le voile. Au contraire, elle a déployé sa longue chevelure. Que veut-elle signifier ? L'arrogance, la pénitence ou le deuil ? Tous les regards se portent désormais sur elle. Quelle surprise ou quel scandale va-t-elle leur réserver ?

Elle avance dignement, comme pour une procession, portant levé entre ses mains un précieux vase d'albâtre au col effilé. Lazare et Marthe ont reconnu le vase. Que va faire Marie ? Certains parmi les convives ont une impression de déjà vu. Marie s'approche de Jésus et se place tout derrière lui. Ayant brisé le col effilé du vase, elle commence à lui en verser le contenu sur la tête. Le parfum dégouline un peu partout : sur ses cheveux, son visage, ses épaules et sa barbe. Tous ont désormais compris : Marie est en train d'effectuer le rite du sacre royal de Jésus. A la manière du prophète Samuel sur le roi David (1 Sm 16, 13) ou du prêtre Sadoq sur le roi Salomon {1 R 1, 39). Ce n'est pourtant pas de l'huile que Marie verse sur la tête de Jésus, mais du parfum de nard pur, réservé selon la Loi à Dieu seul. Ainsi, par ce geste, Marie devenue prophète, proclame tout à la fois la divinité et la royauté de Jésus.

Dans la salle, tout le monde a bien compris : Jésus est Roi, Jésus est le Messie. Bravo ! C'est le soulagement. Quelques applaudissements se font entendre, mais s'arrêtent bien vite car la Madeleine n'a pas fini son travail. Elle continue à verser du parfum sur les mains de Jésus, sur tout son corps et finalement sur ses pieds qu'elle se met à essuyer avec ses longs cheveux. Maintenant il n'y a plus une seule goutte de parfum dans le vase. Tout a été répandu. Et comme pour montrer désormais l'inutilité de ce vase pourtant de valeur, Marie le lâche et il se brise au sol en mille petits morceaux. Plus de vase, plus de parfum, tout est fini car désormais les temps sont accomplis : Jésus est Roi, Jésus est Dieu, et il va se livrer en sacrifice pour mettre un terme au monde ancien, monde des ténèbres, qui s'en va. Un monde nouveau doit naître, fait de lumière et de vie, pour toujours.

Jean, le disciple bien-aimé et témoin de ce grand moment, notera dans son évangile que « toute la maison s'emplit alors de la senteur du parfum ». Tel est le présage de la bonne odeur du Christ qui doit se répandre dans le monde entier. Présage aussi, plus immédiat, de la senteur des trente deux kilos de myrrhe et d'aloès que Nicodème allait amener pour être répandus en poudre sur la pierre mortuaire de Jésus, le soir de sa mort.

Onction royale ou onction funéraire ? Les disciples ne comprennent plus trop le geste de Marie Madeleine. Ils pressentent pourtant que cette onction généreuse et totale, jusqu'à la dernière goutte, ne présage pas le meilleur pour leur maître et pour eux. Le caractère quelque peu lugubre de ce rite ne leur échappe pas : les cheveux dénoués de Marie en signe de deuil, le vase brisé, l'onction des pieds et des mains... et surtout la totalité du parfum répandu, remplissant toute la maison de sa senteur, comme dans une tombe ! Après les quelques timides applaudissements du début, ce sont maintenant la stupeur et la consternation. Qu'a fait la Madeleine ? Que faut-il comprendre ? Judas, l'un des douze, lui, a bien compris. Pour vaincre, Jésus a finalement choisi de se livrer entre les mains de ses ennemis. Il a choisi la douceur et la miséricorde plutôt que le châtiment, la pauvreté et le service plutôt que la puissance, la paix plutôt que la guerre !

Judas a compris et il n'est pas d'accord. En effet, tous ses espoirs de rétablir la royauté en Israël sont déçus et anéantis. Il n'y aura donc pas de vengeance, ni de révolution, ni de prise de pouvoir ! Sa voie a été écartée au bénéfice de celle montrée par cette femme. Jésus a choisi Marie Madeleine contre Judas. Le Maître a laissé faire ce que Judas juge être l'onction de la défaite. Pourquoi Jésus ne dit-i1 rien ? Sans doute approuve-t-il le geste de Marie ?

Alors pourquoi avoir toujours prétendu être du parti des pauvres ? Cette femme ne vient-elle pas de gaspiller un plein flacon de nard pur ? C'est scandaleux. Il y en avait au moins une livre. Judas calcule : cela représente près de trois cents deniers, soit l'équivalent de trois cents journées de travail d'un ouvrier. « Ce parfum pouvait être vendu plus de trois cents deniers et donné aux pauvres ! » Les autres disciples, jusque là silencieux, l'approuvent et commencent à rudoyer Marie Madeleine.

Jésus intervient alors et dit : « Laissez-la, pourquoi la tracassez-vous ? Elle a accompli une bonne oeuvre sur moi. Car les pauvres, toujours vous les aurez avec vous, et quand vous le voudrez, vous pourrez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. » Ces paroles de leur maître n'apaisent pas les disciples qui continuent à murmurer. Seul, de son côté, près de la mère de Jésus, Jean le disciple bien-aimé se tait et regarde avec insistance Judas le contestataire. Comment ose-t-il parler des pauvres, pense-t-i1, lui qui dérobe l'argent de la bourse commune qu'on lui a confiée ! Les pauvres ? Il n'en a nul souci. Il les utilise pour se mettre en valeur et chercher, à son tour, à devenir le nouveau maître.

Que de révolutions, il est vrai, que de prises de pouvoir et de dictatures n'allaient-elles pas être instaurées au cours de l'histoire « au nom des pauvres ! ». Et ceux-ci, comme le dit Jésus, nous les avons et les aurons toujours avec nous ! En choisissant le chemin de la Croix, ouvert par Marie Madeleine, Jésus ne libère pas les pauvres comme feignait de le croire Judas. Mieux ! Jésus se fait pauvre, il devient l'un d'entre eux, pauvre parmi les pauvres, solidaire à jamais de ceux-ci.

Oui, Jésus approuve Marie Madeleine contre Judas. Il dit : « Elle a fait ce qui était en son pouvoir ; d'avance elle a parfumé mon corps pour l'ensevelissement. En vérité, je vous le dis, partout où sera proclamée la Bonne Nouvelle dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu'elle vient de faire. »


III -L'entrée royale à Jérusalem

Le lendemain matin, très tôt, Marie Madeleine avait rameuté tous les amis et voisins du village. Béthanie n'est qu'à quinze stades de Jérusalem. On fera ainsi une belle et digne escorte à Jésus pour son entrée royale et messianique dans Jérusalem. Dès que Jésus sortit de la maison de Lazare où il s'était reposé, le cortège s'organisa. En tête, Marie plaça les enfants, toujours très nombreux. Elle leur distribua des palmes qu'ils devaient agiter en scandant et en chantant : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Elle leur fit répéter plusieurs fois ces paroles. Tout de suite derrière les enfants, venait Jésus entouré de ses apôtres. Il avait revêtu sa longue et très belle tunique blanche, sans couture. Derrière venaient les femmes, celles qui l'avaient suivi depuis la Galilée. Il y avait Marie, la mère de Jésus, Salomé, la soeur de sa mère, Marie-Jacobé, Jeanne, Suzanne et quelques autres... Marie-Madeleine marcherait en tête avec les enfants. N'était-elle pas le nouveau prophète qui, tel Jean-Baptiste, doit précéder le Messie, Agneau de Dieu ?

Tout ayant été mis en place, le cortège s'ébranle enfin en direction de Jérusalem. Alors toute une foule s'y joint pêle-mêle. Il y a beaucoup d'amis, de voisins, de parents, mais aussi des étrangers, et surtout beaucoup de pauvres gens qui ont déjà rencontré Jésus sur les routes de Galilée, de Samarie et de Judée. Ils sont là, heureux, pour accompagner celui qu'ils reconnaissent pour leur Messie. Beaucoup de visages sont connus : ce sont d'anciens malades et « miraculés ». On aperçoit la veuve de Naïm et son fils, Jaire et sa fille, Bartimée et même Zachée qui est monté tout exprès de Jéricho.

A Jérusalem, on a appris que Jésus était enfin arrivé et qu'il allait. entrer dans la capitale avec ses disciples et ses fidèles. On commence alors à venir à sa rencontre, en se plaçant de chaque côté de la route qu'il doit emprunter. Les apôtres entourent Jésus de chaque côté, comme pour assurer sa protection. Ceux-ci semblent flotter entre l'espoir et la crainte. Maintenant, ils essaient d'oublier le mauvais présage signifié la veille au soir par l'onction de Marie. A nouveau, leur âme est envahie par le secret espoir que Jésus va enfin manifester sa gloire en prenant le pouvoir à Jérusalem et en rétablissant la Royauté en Israël. En cette belle matinée printanière, tout le peuple n'est-il pas avec eux ? En tête du cortège, les enfants sont tout émoustillés par cette ambiance de fête et de kermesse. Fiers et heureux du rôle que Marie leur a confié, palmes en mains, ils s'époumonent à qui mieux mieux pour scander bien en coeur : « Hosanna au fils de David. Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Tout le cortège et la foule massée le long de la route reprennent alors leurs acclamations, en agitant des branches d'olivier qu'ils ont cueillies tout exprès.

Jésus commence à s'inquiéter de la tournure trop agressive que pourrait prendre la manifestation. Il ne faut surtout pas inquiéter les autorités juives et romaines, sinon tout cela tournera à l'émeute et se terminera dans le sang. On arrivait en vue de Bethphagé, dernier village avant Jérusalem. Jésus envoie devant lui deux de ses disciples en leur disant : « Allez au vil1age qui est devant vous. En entrant vous trouverez un ânon attaché sur lequel pas un homme ne s'est encore assis. Détachez-le et amenez-le moi. Et si quelqu'un vous demande : Pourquoi le détachez-vous ?, vous direz ainsi : Le Seigneur en a besoin. »

Les deux disciples font ainsi et ramènent l'ânon. Ayant jeté leurs manteaux sur l'ânon, ils y font monter Jésus. Le cortège reprend sa route, mais dans une ambiance apaisée et plus digne. Voyant Jésus monté sur un ânon, le petit d'une ânesse, chacun comprend le caractère pacifique et non-violent qu'il veut ainsi donner à son cortège royal. On se rappelle alors les paroles du prophète Zacharie : « Sois sans crainte, fille de Sion. Voici que ton roi vient, assis sur un ânon, petit d'une ânesse ».

Un ânon, une multitude d'enfants, des palmes, des branches d'olivier, des chants, Jésus est heureux et satisfait : telle est bien la manifestation de paix, de douceur et de fête qu'il désire pour inaugurer son règne. C'est la première et la plus belle des manifestations non-violentes de l'histoire. « Qui utilise l'épée périra par l'épée ». Qui pourrait mieux désarmer la puissance militaire des Romains et la cuirasse légaliste des grands prêtres et des scribes que la fragilité de ces enfants, de ces branchages et de ces chants ?

On approche de Jérusalem et déjà on peut apercevoir les soldats romains aux cuirasses scintillantes et menaçantes, postés sur les remparts et aux portes de la ville. On devine les grands prêtres et les docteurs, aux aguets et inquiets, épiant à travers les créneaux et les fenêtres du Temple le cortège populaire et pacifique qui s'avance sur la route poussiéreuse. On chante toujours : « Hosanna au fils de David, béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Alors les gens massés sur le parcours étendent leurs manteaux sur la route pour en faire un long et doux tapis d'honneur sur lequel trottine l'ânon portant Jésus, ce bien étrange roi !

Quelques pharisiens, envoyés tout exprès, se sont mêlés à la foule par-ci et par-là tels des espions inquisiteurs. Ils grincent des dents et ne peuvent contenir le fiel de leur jalousie et de leur réprobation. Indignés, ils apostrophent Jésus et ses apôtres disant : « Tu entends ce que disent ces enfants ? Faites-les taire ! » Mais Jésus leur répond les paroles du psaume (8, 3) : « Par la bouche des tout petits et des nourrissons, tu t'es ménagé une louange ». Et il ajoute encore : « Si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront. »

On était arrivé au Mont des Oliviers qui est une hauteur, juste en face de Jérusalem. Apercevant la Ville Sainte étalée devant ses yeux, Jésus fait arrêter le cortège. Coiffant la colline de Sion, la ville est magnifique de splendeur avec son temple, ses remparts, ses palais, sa forteresse et ses multiples maisons. Jésus aussi aime Jérusalem, centre de convergence de tous les pèlerinages et de tous les exodes. N'est-ce pas la Ville Sainte choisie par le roi David ? Jérusalem, ville de la présence de Yahvé, Dieu des patriarches Abraham, Isaac et Jacob, Dieu de tant de prophètes ! Jérusalem qui devrait être « Vision de Paix », capitale universelle vers laquelle convergent toutes les nations.

Jésus s'étant arrêté, demeure immobile, en silence, et contemple cette ville si chargée d'histoire, histoire de Dieu et de son peuple. Le cortège, surpris par l'immobilité et le silence de Jésus, se tait à son tour et communie un instant à la contemplation et à la prière de Jésus. Comme devant le tombeau de Lazare, celui-ci frémit intérieurement et se trouble. Marie-Madeleine s'est rapprochée de lui. A côté aussi se tiennent sa mère, Marie-Jacobé, Salomé et Jean. Tous, ils voient des larmes couler des yeux du nouveau roi et ils l'entendent murmurer, doucement, dans une plainte : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui lui ont été envoyés, que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes et vous n'avez pas voulu... Si en ce jour tu avais reconnu, toi aussi, le message de paix ! Mais non, il fut caché à tes yeux ».

On regarde encore un temps Jérusalem, puis le cortège messianique de Jésus entreprend alors la descente dans la vallée du Cédron. On accède enfin aux portes de la Ville Sainte. Les pèlerins, toujours plus nombreux, arrivent de tous les côtés. La foule est maintenant extrêmement dense, et le cortège pacifique de Jésus-Roi est absorbé par celle-ci et s'y dissout. Les uns et les autres, en montant vers le parvis du Temple, continuent à prier et à chanter doucement les psaumes de leurs pères : « Oh, ma joie quand on m'a dit : " allons à la maison du Seigneur! " Et maintenant s'arrêtent nos pas dans tes portes, Jérusalem !... Pour l'amour de mes frères, de mes amis, laisse-moi dire : Paix sur toi ! »


IV - Le couronnement royal :

Après avoir constaté que Jésus a été sacré roi et messie d'Israël et qu'il a effectué le lendemain son entrée royale dans Jérusalem, on est en droit de se demander s'il y eut un « couronnement » et quand celui-ci eut lieu ? Nous le savons, Jésus a reçu la couronne royale quelques heures seulement avant sa mort sur la croix. Oh ! Ce ne fut pas une couronne d'or sertie de nombreuses pierres précieuses ! Ce fut une méchante couronne d'épines que les soldats romains prirent plaisir à lui enfoncer dans le crâne par dérision. Sa chape royale fut une cape rouge qu'on emprunta à un officier romain. Quant à son sceptre ce fut un simple roseau qu'on avait trouvé là, par terre, dans la salle de torture. Jésus roi, ainsi affublé, n'eut comme hommage de ses sujets que celui des tortionnaires et des soldats qui le gardaient. Ceux-ci défilèrent devant le roi de l'Univers et, fléchissant les genoux, ils s'écriaient : « Salut, roi des Juifs ! » Alors ils crachaient sur lui et lui donnaient des gifles. Pilate fit rédiger sur une petite tablette en bois le motif de sa crucifixion. On cloua alors cette pancarte sur la croix. Il y était écrit en plusieurs langues (hébreu, latin et grec) : « Jésus le Nazaréen, le roi des Juifs. » (Jo 19, 19-20)

Evidemment, les grands prêtres n'étaient pas contents du tout, voyant dans cette pancarte une injure à leur nation. Ils allèrent trouver Pilate et lui dirent : « N'écris pas le roi des Juifs, mais que celui-là a dit : "Je suis le roi des Juifs. » (Jo 19,21). Pilate, trop content de les offenser, les renvoya en leur disant : « Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit. »

Ainsi, grâce à Pilate et à ses soldats, la royauté de Jésus serait proclamée à toutes les nations jusqu'à la fin des temps. Royauté douloureuse certes, mais royauté quand même, telle que l'a voulu le Père qui est dans les cieux et qui avait été annoncée par le prophète Isaïe. Alors que Jésus, en plusieurs circonstances, avait refusé d'être proclamé roi par le peuple de Galilée (cf. Jo 6, 15) cette fois-ci il ne se déroba pas à l'onction royale effectuée par Marie Madeleine. Il ne refusa pas non plus les acclamations royales et davidiques de la foule et des enfants lors de son entrée messianique dans la ville de Jérusalem. Enfin, devant le gouverneur Pilate, Jésus va affirmer sa royauté et de quelle nature elle est. Le disciple bien-aimé Jean a gardé fidèlement dans sa mémoire les termes exacts du dialogue entre le gouverneur romain et Jésus. Pilate, entré à nouveau dans le prétoire, appela Jésus et lui dit : « Tu es le roi des Juifs ? » Jésus répondit : « Ma royauté n'est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais ma royauté n'est pas d'ici. » Pilate lui dit : « Donc, tu es roi ? » Jésus répondit : « Tu l'as dit, je suis Roi. Je suis né pour cela : que je rende témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » Pilate lui dit : « Qu'est-ce que la vérité ? » Et la question demeura sans réponse. (Jo 18, 34-38)


V - Jésus, descendant de David, est le dernier roi d'Israël

Cest ainsi que Jésus de Nazareth, fils de Dieu, allait mettre un terme à cette royauté d'Israël inaugurée par David. Roi d'Israël crucifié, on revenait au temps où « le peuple élu » se contentait d'être guidé par les prophètes et les juges que le Dieu unique d'Abraham lui donnait. Avec Jésus, roi d'Israël crucifié, le peuple élu était amené à retrouver son état primitif nomade afin d'être « Lumière des nations » et « Sel de la Terre ». En effet, ne nous y trompons pas : si la royauté en Israël conforme aux autres nations, a été supprimée et crucifiée, le peuple d'Israël demeure. Jusqu'à la fin des temps il reste « le peuple élu » car, comme l'écrit saint Paul « les dons et l'appel de Dieu sont sans repentance ». (Rom. 11,29) A lui appartiennent « l'adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses et aussi les patriarches, et de qui le Christ est issu selon la chair, lequel est au dessus de tout, Dieu béni étemellement ! Amen. » (Rom. 9, 4-6)

Voilà donc la royauté que Marie Madeleine, la juive réprouvée a imaginé, six jours avant la Pâque au cours d'un dîner, en versant sur la tête de Jésus de Nazareth et sur tous ses membres un parfum de nard réservé à Dieu, proclamant ainsi sa Royauté nouvelle et humble sur toute l'humanité. On comprendra mieux alors l'éloge unique que le roi des rois fit à l'égard de son prophète : « En vérité je vous le dis, partout où sera proclamée la Bonne Nouvelle dans le monde entier, on vantera aussi, à sa mémoire, ce qu'elle vient de faire. » (Marc 14, 3-9)

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