Que s'est-il passé exactement le jour de Pâques ?

(extraits du Tome 2 des Dialogues avec Marie Madeleine sur la Montagne de la Sainte Baume)

Philippe DEVOUCOUX
Marie Madeleine

 

Alors, Marie Madeleine que s'est il passé exactement au matin de Pâques?

Eh bien c'est comme Jean le raconte, à savoir « de bon matin, alors qu'il faisait encore nuit, je me suis rendue au sépulcre avec Marie Jacobé »

Permets-moi de t'interrompre au cours de ton récit afin de te demander un certain nombre de précisions capitales. Ainsi, tu précises, comme Jean, que vous êtes parties de la maison où vous étiez rassemblés alors qu'il faisait encore nuit et non pas simplement « sombre » comme beaucoup d'exégètes ont traduit.

Non, il faisait encore « nuit noire ». Nous avons dû prendre des lampes pour nous éclairer sur le chemin qui conduisait au tombeau. D'ailleurs tu le sais bien, Philippe, puisque tu es allé plusieurs fois en Terre Sainte: dans ce pays on passe pratiquement sans transition du jour à la nuit et de la nuit au jour. Nous sommes parties « de nuit » parce que, comme je te l'ai dit, nous voulions être au tombeau pour le lever du jour. J'étais persuadée que là, au lever du jour, nous assisterions « en grande première » à la Résurrection de Jésus.

Pourquoi dis- tu « nous » ? Etais-tu seule ou accompagnée ? Et par qui ?

II est vrai que, dans son récit, Jean ne parle que de moi. Pourtant, à un moment, il laisse deviner que je n'étais pas seule puisque au moment où je vais trouver les apôtres je leur dis « nous ne savons pas où ils l'ont mis ». Oui, je n'étais pas seule dans cette première visite au tombeau. Il faisait nuit, ai-je dit, et il valait mieux, surtout pour une femme, être accompagnée. J'étais avec ma fidèle compagne Marie Jacobé. Ensemble, de loin, nous avions assisté à l'ensevelissement et nous avions donc repéré, l'une et l'autre, dans quel tombeau on avait placé son corps. Avec Marie Jacobé, j'étais donc plus sûre de le retrouver ainsi que le chemin qui y conduisait.

A partir du récit de Luc et de Marc, on dit généralement que vous vous rendiez au tombeau avec plusieurs femmes, portant des aromates en vue d'embaumer le corps de Jésus. Sa toilette funéraire n'avait-elle donc pas été terminée avant le Sabbat ?

Je ne sais pas pourquoi Luc et Marc ont inventé de telles histoires! C'est tout à fait contraire aux coutumes de mon pays. Chez nous, il est interdit d'embaumer les corps. Certes, on fait une toilette funéraire, des hommes pour les hommes, des femmes pour les femmes. Après cette toilette on recouvre le corps d'un linceul ou on l'entoure de bandelettes, comme on a fait pour mon frère. Puis on répand sur la pierre funéraire et dans tout le tombeau des plantes odoriférantes qu'on réduit souvent en poudre. C'est ainsi que Jean rapporte que Nicodème avait apporté pour Jésus 32 Kilos de myrrhe et d'aloès. Mais il n'y a pas d'embaumement. Jean nous dit que tout a été fait selon les prescriptions juives, avant que ne brillent les premières lampes du Sabbat. Et Matthieu précise qu'on a même scellé le tombeau. C'est bien ainsi que se sont passées les choses. J'ai assisté de loin avec Marie Jacobé, car, toujours selon les prescriptions juives, il est formellement interdit à une femme de pénétrer dans un tombeau. J'imagine alors que Marc et Luc se sont adaptés à leur auditoire. Inventant ces détails plutôt conformes aux coutumes païennes, ils ont surtout voulu dire que ce sont d'abord les femmes qui ont cru sans réticence à la résurrection de Jésus. C'est vrai que tout notre groupe de femmes a reçu sans problème mon témoignage. Ce qui n'a pas été le cas des apôtres et des disciples hommes !

Tu arrives donc avec Marie Jacobé au tombeau. Tu t'aperçois immédiatement qu'il est ouvert et qu'il est vide. Ce qui signifie qu'il commençait à faire jour, sinon comment aurais-tu pu voir que le tombeau était ouvert et que le corps n'y était plus ?

Effectivement quand nous sommes arrivées, il commençait à faire jour et je me suis tout de suite aperçu que la lourde pierre avait été roulée et que le sépulcre était grand ouvert. Mon âme fut alors remplie tout à la fois d'un grand émoi et d'une grande déception. Le Seigneur était donc ressuscité comme il l'avait promis mais il n'avait pas attendu que je sois présente au lever du jour pour ce grand événement. J'étais très déçue et triste : ne reverrais-je donc plus mon « Rabboum » ? Où était-il maintenant ? Avec Marie Jacobé, nous avons alors attendu quelques instants qu'il fit complètement jour afin de nous pencher à l'entrée du sépulcre et voir si le corps était encore là. Nous ne sommes pas entrées car, comme je te l'ai dit, cela est interdit aux femmes. Mais, lors de son ensevelissement, nous avions vu parfaitement la pierre sépulcrale sur laquelle on avait déposé le corps de Jésus. Et maintenant nous constations que le corps n'était plus sur la pierre, mais que, par contre, le grand linge dans lequel on l'avait enveloppé gisait sur la pierre, « affaissé ».

Tu dis bien, Marie Madeleine, que le linceul était encore étendu sur la pierre et qu'il était « affaissé » ?

Oui, c'est bien cela. Et un peu plus loin, à part, « était roulé le suaire qui avait recouvert le visage de Jésus après sa mort, selon la coutume des Juifs ».

Des auteurs ont traduit : « et les bandelettes gisaient par Terre ».

Non, non. Jean parle exactement de « linge funéraire » pour désigner le linceul et les morceaux de toile qui servent à lier le corps du défunt aux pieds et au cou. Il s'agissait bien d'un linceul et il ne gisait pas par terre. Il était « affaissé » sur la pierre sépulcrale.

Ton témoignage, qui rejoindra celui de Jean, est capital. Je n'ai pas besoin de t'en donner les raisons. Nous en reparlerons sans doute plus tard. Mais dis-moi plutôt, Madeleine, quelle a été alors ta réaction en voyant tout cela ?

En constatant que le tombeau était vide, et surtout en voyant le linceul affaissé sur la pierre, une pensée alors s'est imposée à moi avec une telle force et une telle clarté qu'elle devint une conviction dont j'allais, dans les heures qui allaient suivre, avoir le plus grand mal à me libérer : on avait volé le corps de Jésus ! Pour moi, c'était l'évidence même : non seulement ils avaient tué mon Rabbouni mais ils avaient poussé le vice jusqu'à voler son corps ! Pour en faire quoi ? Je frémissais de rage et de colère. Je dis à Marie Jacobé qu'il fallait tout de suite prévenir les apôtres.

Et vous avez couru auprès de Pierre et de Jean pour leur dire toutes essoufflées : « ils ont volé le corps du Seigneur et Nous ne savons pas où ils l'ont mis ».

Alors ils ont décidé d'aller eux aussi au tombeau. Ils y allèrent en courant. Moi, je suivais derrière, toute seule. Marie Jacobé n'avait pas jugé nécessaire de retourner là-bas. Jean, beaucoup plus jeune, arriva au sépulcre bien avant Pierre. Mais, par respect, il l'attendit pour entrer avec lui dans le tombeau. Ils ne restèrent pas longtemps. Je les vis ressortir quelques instants après, silencieux. Jean ne paraissait pas attristé; il était calme et mystérieux. Pierre, par contre, semblait fortement contrarié et perplexe. Jean, beaucoup plus tard mais avec beaucoup de précision, racontera dans son évangile ce qu'il a vu au cours de cette visite éclair : le tombeau vide, le linceul affaissé et le suaire roulé à part, tout comme Marie Jacobé et moi leur avions rapporté. Ce n'est pas sans surprise que je découvre que Jean, dans son récit, écrit : « qu'il vit et il crût ». Il crût quoi ? Est ce qu'en voyant le linge funéraire affaissé il crût que Jésus était ressuscité ? Mais de quelle résurrection s'agissait-il ? Sans doute que Jean, pendant un certain temps, s'est satisfait de croire que Jésus était ressuscité au sens où il avait disparu de ce monde pour remonter à tout jamais près de son Père ? Pour moi, au contraire, le tombeau vide et les linges affaissés m'avaient donné la conviction qu'on avait plutôt volé son corps. Je ne pouvais pas concevoir que Jésus, mon Rabbouni, ressuscité peut-être, soit retourné comme cela auprès de son Père sans « au revoir » et sans s'être manifesté à moi ou à quelque autre de notre groupe. Je dois confesser que j'aurais été profondément « vexée » qu'il nous ait fait un coup pareil ! Non, il n'était pas ressuscité, mais on avait volé son corps. Il fallait absolument le retrouver. Une fois Pierre et Jean partis, sans qu'ils m'aient aperçue, je m'approchais à nouveau près du tombeau pour entreprendre tout autour une fouille systématique. Etant toute seule dans ce jardin alors désert en cette heure matinale, je me mis à pleurer tout mon saoul. Contrairement à ce qu'on a pris l'habitude de dire, je ne pleurais pas facilement. Même au pied de la croix, j'ai su contenir mes pleurs. Mais là c'était trop. Je pleurais de dépit et de rage : « Qu'ont-ils fait du corps de mon Rabbouni ? Même mort, je veux le retrouver ! » Je scrutais le jardin autant que je le pouvais, les yeux noyés de larmes. « Je veux retrouver mon bien aimé. Que vais-je devenir maintenant sans Lui ? »

Je dois le dire, Marie Madeleine, que, personnellement, j'admire ta recherche entêtée du corps de Jésus. C'est toi qui as raison. Même aujourd'hui nous devons rechercher, comme toi, avec entêtement le corps de Jésus. Nous nous satisfaisons trop vite d'une religion purement spirituelle et désincarnée. Jésus est vivant et je dois pouvoir « le voir et le toucher » tout comme ceux et celles qui ont vécu avec et près de Lui. Mais où est donc son Corps ? Tout comme toi, nous avons à entreprendre une recherche perspicace avant de le trouver, autrement bien sûr, mais bien réel et bien en chair quand même. Mais de cela, je pense que tu vas m'en parler plus expérimentalement.

Bravo, Philippe. Ta remarque est très judicieuse. Il faut chercher de toutes nos forces, de toute notre énergie, le Corps Ressuscité de Jésus. « Qui cherche trouve ». « A qui frappe, on ouvrira ». Eh bien vois-tu, j'ai effectivement cherché et j'ai trouvé. Mais j'ai trouvé autrement ce que je cherchais avec un esprit trop terrestre, c'est à dire avec un esprit trop rationnel. Le Corps glorieux n'était pas là où je pensais le trouver, mais grâce à l'aide illuminatrice des anges du Seigneur, je l'ai quand même trouvé, mais autrement et certainement plus merveilleusement que je ne l'imaginais.

En t'écoutant, une question me vient à l'esprit et me tracasse : puisque certains théologiens et exégètes considèrent que la première manifestation du Ressuscité à toi Marie Madeleine est sans importance (comme une petite faveur exceptionnelle en passant !), pourquoi alors Jésus n'a-t-il pas profité de cette première visite matinale de Pierre au tombeau pour se manifester à lui, en tout premier, lui le prince des Apôtres ?

Mais tout simplement, parce qu'à ce moment-là Pierre n'était pas apte à recevoir la manifestation de Jésus Ressuscité. Il ne cherchait pas, ou plus exactement il ne cherchait plus. Depuis qu'il avait vu « de loin », perdu secrètement dans la foule, la mort ignominieuse de Jésus sur la Croix, pour lui tout était fini de cette merveilleuse mais bien éphémère aventure qu'il avait vécue avec le Seigneur depuis les bords du lac de Tibériade. Oui, tout était bel et bien terminé pour lui, mais aussi pour tous les autres apôtres et disciples, excepté peut-être Jean ! Tu peux le lire toi même dans les évangiles. Encore présents à Jérusalem, ils s'étaient réfugiés et « verrouillés » dans une maison amie. Ils avaient peur, terriblement peur, et ils étaient dans le chagrin et les larmes. Eux pourtant ces hommes rudes de Galilée, artisans et pêcheurs, ils pleuraient ! Judas, le plus fort, le plus intelligent, était allé se pendre en apprenant la sentence de mort prononcée contre Jésus. Non ! pour Pierre et pour tous les autres tout était bien fini, et d'une façon si lamentable ! Il fallait maintenant oublier et aller reprendre le travail que l'on avait quitté pour un temps. Alors, tu peux facilement comprendre que, si Jésus Ressuscité s'était, comme cela, soudainement manifesté à Pierre lors de sa visite au tombeau, il aurait été complètement effarouché et affolé. Il aurait cru voir un « fantôme » et non pas un « ressuscité ». Ce sera d'ailleurs la première réaction des apôtres quand Jésus se manifestera à eux, au cours du repas, le soir de ce jour de Pâques.

Pour qu'il y ait manifestation du Ressuscité, il fallait donc une Préparation, c'est à dire une « Recherche » et une recherche de son Corps. Or, ce premier jour de la semaine, toi seule, Marie Madeleine, avait entrepris cette recherche. Et il n'y avait donc guère que toi à qui Jésus pouvait se manifester.

Oui, exactement. Cette recherche était indispensable, et j'étais sans doute effectivement la seule à l'avoir entreprise. Mais la tension humaine seule ne suffit pas. L'aide et la lumière du Seigneur sont nécessaires pour chercher là où il faut chercher. C'est de cette aide et de cette lumière du Seigneur dont j'ai bénéficié en ce matin de Pâques. Pour faire comprendre cela, Jean écrit dans son récit qu'à un moment donné, alors que je scrutais une nouvelle fois du regard l'intérieur du tombeau, je vis comme deux jeunes hommes, tout de blanc vêtus, assis l'un à la tête de la pierre où avait reposé le corps de Jésus, et l'autre aux pieds. En vérité, maintenant, je ne sais plus si j'ai réellement eu cette vision. Quoiqu'il en soit, je recevais, par le ministère de ses anges, l'aide et l'illumination du Seigneur qui me disait «  Pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Pourquoi chercher parmi les morts Celui qui est vivant » et qui ne peut être que vivant ? Tout cela me parût alors si évident que je me détournais du tombeau, séjour des morts, pour regarder derrière moi le Jardin si beau en cette saison, manifestation du monde des vivants. Alors je vis un homme qui était tout juste derrière moi. Soit que mes yeux étaient encore rougis des larmes que je venais de verser, soit qu'il se trouvait en contre-jour, je ne le distinguais pas très nettement et j'ai crû que c'était le gardien du jardin. Lui aussi me demanda : « Pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu  ? ». Ce nouveau questionnement commençait à m'énerver sérieusement. Aussi je lui dis un peu brutalement : « je cherche le corps de mon Seigneur. Si c'est toi qui l'a enlevé, dis-moi où tu l'as mis et j'irai le chercher ». Et cet homme que je considérais toujours comme un étranger me dit alors paisiblement, affectueusement et tendrement : « Marie ». Alors là, mon sang ne fit qu'un tour. C'était mon Rabbouni, lui que je cherchais avec tant d'ardeur depuis le petit matin ! Il n'y avait que lui pour m'appeler « Marie  » et de cette manière ! J'étais, soudainement, complètement décontenancée. Un immense flot d'amour et de joie envahit tout mon être. D'un élan instinctif je me jetais à ses pieds où je reconnus tout de suite les traces des clous et les couvrait de baisers. Je lui dis ou plutôt je lui criais « Rabbouni  ». C'était en quelque sorte le mot de passe, car il n'y avait guère que moi qui osais utiliser ce terme affectueux qu'il faudrait traduire dans votre langue par « mon petit Maître ». Oh, Philippe, de te raconter à nouveau cet événement qui a marqué définitivement ma vie, j'en suis encore toute émue, toute remuée ! ..Laisse-moi s'il te plaît reprendre un instant mon souffle et mes esprits...

Tu as donc reconnu Jésus et tu t'es jetée à ses pieds, si heureuse de le retrouver enfin après tant d'anxiété.

Mon immense bonheur n'a malheureusement été que d'un court instant. Alors que, folle de joie, je lui retenais ses pieds bénis, il posa, délicatement certes, sa main sur mon front comme pour me repousser et il me dit cette phrase tout à fait inattendue pour moi « Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père mais va dire à mes frères : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ». « Ne me retiens pas !  » Ce fut comme un glaive dans mon coeur. Bien sûr que j'aurais voulu le retenir et le garder près de moi, assez longtemps pour panser toutes ces plaies ouvertes en moi depuis son arrestation au jardin des Oliviers : ces longs interrogatoires pleins de méchanceté, de mensonges et d'hypocrisie, ces outrages et ces coups reçus par les valets du Temple et par les soldats de Pilate, enfin sa condamnation à mort et cette longue agonie, cloué sur une croix comme un pauvre lapin que l'on va dépecer. Et puis le tombeau vide, cette angoisse, cette colère et cette recherche désespérée. Bien sûr que j'aurais voulu le retenir près de moi, tout contre moi, le temps d'apaiser toutes ces souffrances surmontées et ces pleurs contenus ! Non, mon Rabbouni chéri que je viens enfin de retrouver me dit presque aussitôt : « ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père ». Sa manifestation n'est qu'un passage éclair, comme cela lui était arrivé tant de fois dans sa vie publique : « Ne me retiens pas car je dois continuer ma route ». Je dois t'avouer, Philippe, que cette manifestation de Jésus, pourtant très privilégiée pour moi, au lieu de me combler, très rapidement elle m'a déçue et me peina par sa brièveté. Mais le plus dur n'étais pas encore dit et restait à faire. Comme l'écrit Jean, Jésus me dit : « Ne me retiens pas... mais va dire à mes frères », et la suite que tu connais. Non seulement mon Rabbouni ne veut pas que je le retienne, mais il me charge d'une mission qui, instinctivement, me révulse et me fait horreur : aller trouver ceux qu'il appelle « ses frères » c'est à dire ces apôtres lâches qui l'ont soit trahi, soit renié... en tous les cas, qui se sont enfuis dès qu'il a été arrêté et qui, pour la plupart, ne l'ont pas soutenu dans son martyre auquel ils n'ont pas assisté ou de très loin ! Mon Dieu, mon Rabbouni, peux-tu me demander une telle chose à moi dont ils se sont toujours moqués, en me couvrant d'injures et de quolibets ? En moi-même je me disais « Seigneur ne me demande pas cela. Choisis-en un autre ou une autre ». Mais que faire ? Une fois de plus, comme il arriva en d'autres graves circonstances, le Seigneur n'avait que moi pour accomplir cette mission ! Alors, en ce moment crucial, j'ai pensé à sa mère et également aux autres femmes mes amies. De bien saintes femmes : Marie Jacobé, Salomé, Jeanne, Suzanne... Je savais que je pouvais compter sur leur aide, sur leur réconfort, sur leur force, elles qui étaient là avec moi au pied de la croix, auprès du Rabbouni. Et puis il y avait Jean aussi. Il me soutiendrait certainement dans ma mission auprès de ces durs et lâches apôtres. Alors, comme la Vierge Marie, la douce mère du Sauveur, j'ai dit « Oui » intérieurement. Que ne ferais-je pas pour mon Rabbouni ? J'ai séché mes pleurs, j'ai baisé une dernière fois ses pieds sacrés, je l'ai regardé longuement pour puiser dans ses yeux confiance, force et courage. Lui aussi m'a longuement regardée avec bonté et amour, puis il a disparu. Tu vois Philippe : tu cherches Jésus et finalement il te renvoie à son Église. Ainsi, maintenant, Jésus est là: dans son Église ! Une Église qui monte avec Jésus vers le Père. (Et il faut qu'elle monte pour être en vérité l'Eglise de Jésus Christ !)

Alors tu es retournée voir les apôtres et tu leur a délivré le message que le Seigneur t'avais confié ?

Oui c'est cela. Je leur ai dit que j'avais vu le Seigneur et je leur ai répété fidèlement ce qu'il m'avait dit.

Alors, quelle a été leur réaction ?

Comme je m'y attendais : pas bonne du tout. Une fois de plus, ils m'ont traitée de « folle » et ont dit entre eux que je « délirais » complètement. Ils étaient même furieux car ils disaient que ce n'était vraiment pas le moment de raconter des « histoires  » pareilles. Nous devions mener le deuil sérieusement dans le chagrin, le silence, le jeûne et la prière. Ce n'était absolument pas le moment de raconter des « blagues ». Ils m'ont même chassée de leur cercle. Ils voulaient rester entre eux, entre hommes. Je cherchais désespérément le soutien de Jean. Il était avec eux, mais il ne disait rien. Son beau visage d'adolescent restait paisible. Il me sourit, me fit un clin d'oeil et mit un doigt sur sa bouche, me faisant comprendre que, pour l'instant, il valait mieux se taire. Alors j'allais me réfugier auprès de la Vierge Marie et des saintes femmes qui l'entouraient. Je leur racontais en détails ce qu'il m'était arrivé depuis le moment où j'étais restée seule près du tombeau. Elles, elles m'écoutaient très attentivement et peu à peu, au fur et à mesure que j'avançais dans mon récit, surtout à partir de la vision des deux hommes tout en blanc dans le tombeau, je voyais leurs yeux s'illuminer, laissant transparaître leur confiance, leur joie et leur émerveillement. Elles, sans l'ombre d'un doute, ont crû tout ce que je leur disais. Certaines d'entre-elles voulaient aller trouver les apôtres pour leur reprocher leur lourdeur, leur dureté et leur manque de foi. Mais Marie, la mère du Seigneur, les retint en leur disant : « Laissez-les pour le moment. Le temps viendra où le Seigneur se manifestera à eux aussi et ils seront bien obligés de croire que Marie Madeleine avait dit vrai ». Alors, nous restâmes entre nous, heureuses de ce qui était arrivé.

D'après ce que tu me dis, Magdeleine, il me parait que la Vierge Marie, la mère de notre Sauveur, va tenir une grande place dans ces heures et ces jours qui suivent la résurrection ?

Certainement. Sans elle, que serait devenue la belle mission que le Rabbouni m'avait confiée ? Le groupe des apôtres aurait vite éclaté : ils se seraient chamaillés et chacun serait retourné à sa maison et à son travail, cherchant à oublier bien vite la merveilleuse aventure qu'ils avaient vécue pendant trois ans. C'est Marie, la mère du Seigneur, qui, par son autorité, les a gardés rassemblés dans l'unité autour d'elle. Avec tact et discrétion, elle les a incités à prier. A prier, oui, ardemment, pour que le Seigneur Dieu leur montre alors ce qu'ils devaient faire. C'est elle qui leur a fait comprendre que tout n'était pas fini mais qu'au contraire une nouvelle mission allait commencer pour eux. Il fallait qu'ils se tiennent prêts et disponibles !

Et puis il y a eu, en fin d'après-midi, cet épisode de la rencontre de Jésus avec deux disciples d'Emmaüs ?

Oui, comme je te l'ai déjà dit, après la mort de Jésus sur la croix, les nombreux disciples qui avaient suivi Jésus jusqu'à Jérusalem, étaient convaincus que maintenant alors tout était fini. Ainsi beaucoup d'entre eux commençait à rentrer chez eux le coeur lourd et l'âme remplie de tristesse. En cette première journée de la semaine, journée bien mouvementée par la révélation que j'avais faite aux apôtres et aux femmes, la nuit venait enfin de tomber. Nous allions nous mettre à table pour reprendre quelques forces, lorsque, soudainement, on entendit bruyamment et précipitamment frapper à la porte. Nous fûmes tous dans la stupeur. Qui pouvait frapper ainsi à cette heure tardive ? Finalement, après quelques hésitations, l'un des apôtres (je ne sais plus lequel) alla demander à travers la porte qui était là. C'était deux disciples, originaires d'Emmaüs, que nous connaissions bien. On leur ouvrit donc et ils entrèrent dans la salle où nous étions rassemblés. Ils étaient manifestement tout « remués » et surtout complètement essoufflés car ils avaient accompli un long parcours en courant (environ 12 Km) pour nous retrouver. Eux aussi racontèrent que Jésus ressuscité s'était manifesté à eux. Ils l'avaient reconnu à la fraction du pain que Jésus avait faite devant eux au commencement d'un repas qu'ils s'apprêtaient à prendre dans une auberge sur la route. Cléophas l'un de ces deux disciples, nous dit qu'il l'avait bien reconnu alors. D'ailleurs Jésus avait marché pendant un moment avec eux et leur avait expliqué que tous les tristes événements que nous avions vécus depuis quelques jours ne faisaient que réaliser ce que disaient les Écritures. Et nous, nous n'y avions rien compris.

Alors, devant ce deuxième témoignage qui venait cette fois-ci de deux hommes, les Apôtres ont enfin crû que ce que tu leur avais annoncé le matin était vrai, et que Jésus était vraiment ressuscité ?

Non. Penses-tu ! Ils ne voulaient pas encore « capituler  » aux dires d'une femme, moi Marie la Madeleine, réputée « folle  ». Ebranlés quand même, ils commençaient à poser des tas de questions à Cléophas et à son ami. C'était un véritable interrogatoire policier : avaient-ils bien reconnu Jésus ? Comment était-il ? L'avaient-ils vu arriver ? Comment avait-il disparu de leurs yeux ? N'avaient-ils pas été victimes d'un mirage, dû a leur chagrin et à leur fatigue ? Ils n'en finissaient plus d'embêter ces deux pauvres frères, lorsque, tout à coup, il y eut dans la pièce comme une immense lumière et les uns et les autres, hommes et femmes, nous vîmes Jésus au milieu de nous ! Il se fit un grand silence. Tous les regards étaient tournés vers Jésus. Les apôtres étaient comme abasourdis. Certains même étaient blêmes de peur, car ils croyaient voir un fantôme. Moi, évidemment, ainsi que Marie sa mère et les autres femmes étions dans l'émerveillement et remplies de joie. Jésus, tout incandescent de lumière, nous adressa à chacune d'entre nous (et je crois plus longuement à moi !) un large et affectueux sourire. Moi qui le connaissais bien, je crus même déceler dans ses yeux un certain pétillement de malice. Puis se tournant vers les apôtres il leur dit « Bonsoir les amis. N'ayez pas peur. C'est bien moi et non pas un fantôme ! Voyez mes mains et mes pieds. Voyez les traces des clous. Oui, c'est bien moi les amis. Avez-vous quelque chose à manger ? » Les apôtres pétrifiés ne savaient plus que dire et que faire. Avec Marie sa mère, je me mis à lui dresser un couvert afin qu'il soupe avec nous. Une fois assis parmi les apôtres, sa mine se renfrogna quelque peu et il se mit sévèrement à leur reprocher de ne pas avoir crû en ma parole dans la matinée. Il leur dit enfin qu'il allait bientôt leur envoyer une force, celle du Saint Esprit. Alors ils comprendraient le mystère de sa mort et de sa résurrection et ils seraient remplis de puissance et d'ardeur pour aller annoncer au monde qu'il était vivant parmi nous jusqu'à la fin des temps. Alors, à partir de ce moment-là, les apôtres ne crurent plus que c'était un fantôme mais que Jésus, leur Maître et Seigneur, était vraiment ressuscité. Mais Lui, avant même que quelqu'un d'entre nous ait eu le temps de lui poser quelque question, il avait disparu de devant nos yeux. Et tout le monde, après une si rude journée, étonné mais tout de même très apaisé, alla se coucher.

D'après ce que nous rapportent les évangiles, Jésus vous est apparu encore plusieurs fois en bien d'autres circonstances. J'imagine qu'à toi, Marie Madeleine, sa bien aimée, il t'est apparu souvent ?

Sur ce sujet précis, si tu le veux bien, Philippe, je ne te répondrai pas car cela ne concerne que le Rabbouni et moi. Mais il est vrai qu'il y eut encore un certain nombre de manifestations.

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